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L'État devient locataire de ses propres murs : la loi du 18 août 2026 crée une foncière publique de 96,7 millions de m²

L'État devient locataire de ses propres murs : la loi du 18 août 2026 crée une foncière publique de 96,7 millions de m²
par Fabian Lainé le

L'État devient locataire de ses propres murs : la loi du 18 août 2026 crée une foncière publique de 96,7 millions de m²

Le texte est passé presque inaperçu, coincé entre deux journaux officiels d'août. La loi n° 2026-795 du 18 août 2026 visant à moderniser la gestion du patrimoine immobilier de l'État, publiée au Journal officiel du 19 août, est pourtant l'une des réformes immobilières les plus structurantes de l'année. Elle transforme la société anonyme Agile — l'Agence de gestion de l'immobilier de l'État — en un établissement public à caractère industriel et commercial baptisé « Établissement public immobilier et foncier de l'État », placé sous la tutelle du ministre chargé des domaines. Échéance fixée par la loi : le 1er janvier 2027 au plus tard.

Derrière le vocabulaire administratif, un renversement simple : les ministères cesseront d'occuper gratuitement des bâtiments qui leur appartiennent. Ils deviendront locataires d'une foncière propriétaire, à laquelle ils verseront un loyer prélevé sur leur budget de fonctionnement. Quand un mètre carré a un prix, on en occupe moins. C'est tout l'objet de la réforme.

Un parc que l'État connaît mal et entretient peu

Les chiffres réunis par le rapport du Sénat sur la proposition de loi donnent la mesure de l'objet. Au 31 décembre 2024, l'État possédait 96,7 millions de mètres carrés bâtis, dont 23,1 millions de m² de bureaux, 18,5 millions de m² de logements et 20,2 millions de m² de locaux d'enseignement, auxquels s'ajoutent 31 170 terrains non bâtis. Valeur comptable de l'ensemble : 73,6 milliards d'euros, en hausse de 7,9 milliards depuis 2019.

C'est un parc hors norme à l'échelle européenne : l'Allemagne en détient environ 60 millions de m², les Pays-Bas 11,7 millions, l'Autriche 7 millions, la Finlande 5,9 millions. Et un parc mal calibré : la norme d'occupation fixée en 2009 était de 12 m² par poste de travail ; la réalité mesurée en 2024 s'établit à 25,25 m² par agent.

Le coût de la mise aux normes, énergétiques et sécuritaires, est estimé entre 140 et 150 milliards d'euros d'ici 2050, soit un besoin d'investissement annuel de 5,2 à 5,3 milliards d'euros. En face, les cessions se sont taries : 549 biens cédés en 2023, contre 1 044 en 2014. Les recettes du compte d'affectation spéciale consacré au patrimoine immobilier de l'État ont atteint 230 millions d'euros en 2025, avec une prévision de 160 millions pour 2026. L'écart entre le besoin et les moyens n'est pas un écart : c'est un fossé.

Ce que la loi organise concrètement

L'article 1er confie au futur établissement sept missions : gérer, entretenir et rénover les biens en contribuant aux objectifs de transition écologique ; les mettre à disposition des services de l'État, des collectivités territoriales et d'organismes publics ou privés ; acquérir des biens et droits immobiliers ; valoriser les actifs fonciers et immobiliers ; conduire des travaux d'aménagement, de construction, de restructuration ou de démolition ; fournir des prestations d'études et de conseil aux organismes publics ; tenir à jour les informations sur le patrimoine.

Les transferts de propriété de l'État vers l'établissement s'opèrent à titre gratuit, en pleine propriété, avec neutralité fiscale. La liste des biens transférés et la date de chaque transfert seront fixées par décret : c'est ce texte d'application qui dira quels bâtiments basculent en premier.

Le Parlement a adopté définitivement le texte le 21 juillet 2026, par 276 voix contre 86 à l'Assemblée nationale, après un accord en commission mixte paritaire le 1er juillet. Le Conseil constitutionnel l'a déclaré conforme le 14 août 2026.

Le point qui intéresse directement les territoires

Une disposition mérite d'être lue attentivement par quiconque suit un marché local : avant toute cession d'immeuble, l'établissement doit informer les collectivités territoriales et l'établissement public de coopération intercommunale concernés, sauf lorsque cette information porterait atteinte à la continuité du service public.

Ce n'est pas un droit de préemption, mais c'est une fenêtre d'information organisée. Une commune apprendra qu'une caserne, une ancienne gendarmerie, un centre des finances publiques ou un terrain vont sortir du domaine de l'État avant que le bien n'arrive sur le marché. Dans les villes moyennes, où le foncier constructible en centre-ville est rare, ce type d'actif est souvent le seul gisement disponible pour du logement. C'est la logique déjà à l'œuvre dans les dispositifs d'accession encadrée comme le bail réel solidaire, qui repose entièrement sur la capacité d'un opérateur public à maîtriser du foncier.

Une phase pilote avant la généralisation

La transformation d'Agile en EPIC est prévue au 1er janvier 2027, avec une phase pilote engagée en Normandie et dans le Nord et des premiers transferts en 2027. L'objectif politique affiché est une réduction de 25 % des surfaces tertiaires occupées par l'État d'ici 2032.

Une précision utile pour éviter les malentendus : les 18,5 millions de m² de logements du parc de l'État sont pour l'essentiel des logements de fonction (gendarmerie, éducation, douanes, administration pénitentiaire). La loi ne les affecte pas au logement social et n'organise aucun transfert automatique vers des bailleurs. L'effet sur l'offre passera par les cessions décidées au cas par cas, pas par un mouvement de masse.

Ce qu'il faut en retenir

Trois choses, pour un propriétaire ou un investisseur qui regarde un marché local.

  1. Le calendrier utile est celui du décret, pas celui de la loi. Tant que la liste des biens transférés n'est pas publiée, rien ne bouge sur le terrain.
  2. L'information des collectivités est le signal à surveiller. Un conseil municipal informé d'une cession à venir est un indicateur avancé pour le foncier d'un centre-ville.
  3. Les volumes resteront modestes à court terme. Passer de 549 cessions annuelles à un rythme significativement supérieur suppose que la foncière soit opérationnelle, dotée et outillée. Ce sera l'affaire de 2027-2028, pas de la rentrée.

Cette réforme s'inscrit dans une séquence législative chargée : le projet de loi Relance et décentralisation du logement, voté au Sénat le 8 juillet, revient devant l'Assemblée à la rentrée, et la trajectoire de sobriété foncière continue de restreindre l'étalement urbain. Mobiliser le foncier déjà artificialisé de l'État n'est pas une coïncidence : c'est l'une des rares marges de manœuvre qui reste. Pour ceux qui cherchent aujourd'hui, l'offre reste celle du marché existant, qu'il s'agisse d'appartements à vendre ou de maisons à vendre.

Sources

Photo : Pedro Correia — Unsplash — bâtiment administratif français et drapeaux tricolores

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